De Barcelone à Ajaccio

De Barcelone à Ajaccio


La Corse comme la Catalogne ? Cela y ressemble, mais c’est très différent. Certes, les nationalistes ont remporté un succès éclatant en frisant la majorité absolue au premier tour de ces élections régionales (avec une très forte abstention, toutefois) ; certes, l’idée d’indépendance progresse sans cesse en Corse ; certes, les autonomismes et les dissidences émergent partout en Europe ; certes, la Corse n’est pas tout à fait en France (elle est loin, près de l’Italie, elle a gardé sa personnalité malgré l’annexion violente survenue un peu avant la Révolution) ; deux siècles d’intégration républicaine minée par le clientélisme clanique ne l’ont pas effacée comme tant de régions françaises.
Mais les différences sautent aux yeux. A l’inverse de la Catalogne, la Corse est plus pauvre que le reste du pays ; les aides venues de Paris jouent un rôle important dans son économie, même si elle n’est pas «sous perfusion», comme on le dit abusivement (son économie progresse, notamment grâce au tourisme) ; aussi bien, malgré le vote d’hier, personne ne peut affirmer que les Corses veulent couper les ponts avec la France ; il y faudrait un référendum, que les nationalistes sont loin d’avoir gagné d’avance pour la bonne raison qu’on peut parier, dans ce cas, sur une participation beaucoup plus importante ; enfin les vainqueurs, Talamoni et Simeoni, sont des indépendantistes… qui ne veulent pas l’indépendance. En tout cas pas maintenant. Ajaccio est loin de Barcelone…
Pas de panique républicano-patriote, donc. Le grand avantage dans cette affaire, c’est que le nationalisme corse a déposé les armes. Comme toujours, le terrorisme a échoué : c’est l’action politique qui permet aux revendications d’avancer. L’île n’est pas pacifiée pour autant : le banditisme y sévit à un niveau extravagant. Mais au moins, il n’y a plus d’attentats. Les nationalistes vont maintenant pousser les feux vers une plus grande autonomie, ce qui peut se comprendre : la majorité des grandes îles de la Méditerranée ont un statut à part. Langue corse, transfèrement des prisonniers, statut de résident corse : on va négocier. Les mots remplacent les balles, les orateurs sonores – il y a une éloquence corse, spécifique – prennent la suite des tueurs microcéphales. Dans cette approche réformiste, l’indépendance reste un mythe lointain qui laisse l’avenir ouvert. Si le triomphe nationaliste ne débouche pas sur une intolérance coupable à l’égard de ce qui n’est pas corse (les musulmans, les pinzutti, les étrangers) et qu’on sent parfois dans les motivations des électeurs on aura progressé. Indépendance ou pas.