Karl Lagerfeld

Il était beaucoup plus qu’un grand couturier. Karl Lagerfeld, un homme finalement discret, s’est éteint mardi à 85 ans à Neuilly-sur-Seine.

« Je me fous de la postérité. » Ce n’était pas l’un de ses « Karlismes », ces aphorismes qu’il affectionnait et en faisait une sorte d’écrivain oral, mais la réponse à une question qu’on lui avait posée, au Salon de la Photo, en 2011 : voulait-il rester comme un grand couturier ou un photographe qui compte ? Il avait, bien sûr, éludé d’une pirouette. Il savait faire tant de choses. Le journaliste Loïc Prigent, dans un documentaire mémorable, a saisi la virtuosité de son coup de crayon. Il dessinait aussi vite qu’il parlait, et qu’il vivait et travaillait probablement. Frénétiquement. Mais calmement, avec une distance impériale, plus amusée que hautaine. Karl Lagerfeld ne dessinera plus :

Ce jour-là, à la Porte de Versailles, le roi Karl venait de présenter sa collection Chanel. Avec ses mitaines en cuir, il s’était téléporté parmi les badauds en sac à dos, très loin des podiums, pas trop bien habillés et venus s’informer des derniers appareils en vogue. Karl Lagerfeld exposait ses propres clichés de stars, comme Claudia Schiffer à 40 ans, sévère, pas souriante, nature. Il était fier de montrer sa vérité. Il n’aimait pas que le glamour, il vénérait l’art.

On dit que sa bibliothèque de livres d’art est presque unique au monde. Choupette, sa chatte, un Sacré de Birmanie, sa seule héritière supposée, ne devrait quand même pas s’y faire les griffes. Choupette dont il disait, après avoir beaucoup louangé l’élégance et le bon caractère joueur du félin : « Sa principale qualité est qu’elle ne parle pas. » Ainsi était l’empereur de la mode, cynique et vrai, mondain et franc du collier, mercenaire et désarmant, qui plaisait même à tous ceux que la mode intéresse peu, mais qui se passionnent pour les hommes.

« Je veux bien être gentil, mais… »

Écoutez plutôt cette star contemporaine sortie du 18e siècle, quand les mots d’esprit tenaient lieu de leçon de maintien : « La mode n’est ni morale, ni amorale, mais elle est faite pour remonter le moral. » Eh bien, il suffisait de l’apercevoir, en vrai ou à la télévision, pour se remonter le moral. Cet homme sans âge – est-il vraiment mort à 85 ans ? Lui nous aurait dit de nous méfier des chiffres – n’a pas seulement dirigé la maison Chanel depuis 1983.

Il a fait défiler les bons mots en philosophe revenu de tout : « Je veux bien être gentil, mais je ne veux pas que ça se voie. » De sa vie qu’il a tant mise en scène pour mieux en cacher l’essentiel – que savait-on vraiment de lui hors du milieu de ses proches ? –, il avait dit : « Je vis mes mémoires, je n’ai pas besoin de les écrire. » Ou encore, sur la popularité, mais on aime moins parce que la sentence est davantage gravée dans la mode que dans le marbre, cette fois : « Je suis un label vivant. Mon nom est Labelfeld, et pas Lagerfeld. » Ou variante, cela donnait : « Je m’appelle Logofeld », mais là, il se caricaturait un peu.

Sur Instagram, Marion Cotillard lui a délivré ce message : « Cher Karl, cher maître, votre présence si vibrante, votre profonde gentillesse, l’intérêt et la curiosité que vous aviez pour les gens et le monde m’ont profondément touchée. Ce que vous laissez est vivant, lumineux, éclatant. Le mot génie vous habillait à la perfection. Merci pour la beauté, l’humour, la poésie, l’authenticité, l’excellence, la passion et l’amour. Merci d’avoir tant donné à la France. Et à l’Art. Je vous souhaite un merveilleux et paisible voyage. ». Bernard Arnault, patron du groupe LVMH (également propriétaire du Parisien), a salué aussi le directeur artistique de sa maison Fendi, et ne dit pas autre chose en saluant ce « génie » : « La mode et la culture perdent un grand inspirateur. ».

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