Le roi est mort vive l’idole

Le Roi est mort vive l’idole

Pour l’état civil, Jean-Philippe Smet est né le 15 juin 1943. Non pas dans la rue, comme il le prétendit en mai 1969 dans une chanson écrite par son impayable planton des années Golf-Drouot, Long Chris, mais sur un lit de camp dressé à la hâte dans un couloir de la clinique Marie-Louise, située au numéro 3 de la cité Malesherbes, dans le IXe arrondissement de Paris. Son père, Léon, aurait été présent à l’accouchement. Il ne le reverra plus pendant des décennies. Quant à la rumeur selon laquelle, le jour de sa naissance, un scarabée serait mort («je le porte autour de mon cou», chantera-t-il même un moment en mode hippie-biker), comme le rapporte le même Long Chris dans son Voyage au pays des vivants (face B du single Que je t’aime), elle prête encore aujourd’hui largement à controverse. Jean-Philippe Smet est mort le 6 décembre 2017 d’un cancer du poumon, a annoncé son épouse, Læticia Hallyday, dans un communiqué.
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Premières scènes
Johnny Hallyday, lui, a vu le jour sur la planète rock’n’roll le 18 avril 1960, lors de sa participation à une l’émission de télévision l’Ecole des vedettes, animée par la joviale Aimée Mortimer. Entre deux prestations banales de «nouveaux talents» vite oubliés, Line Renaud, alors auréolée de son statut de star universelle (elle avait triomphé à Las Vegas, enregistré en duo avec Dean Martin…), s’y portait publiquement garante d’un adolescent longiligne un rien timoré et prétendument «franco-américain», cheveux clairs et cranté, guitare Solist demi-caisse (débranchée) en bandoulière, vêtu d’un pantalon en cuir noir et d’une chemise sombre à col relevé. Allure qui, à l’époque, ne manquait pas d’intriguer. Moins pourtant que la façon dont le gamin, lâché devant le micro, allait se trémousser en gloussant l’un des ¬titres de son premier super-45-tours publié chez Vogue un mois plus tôt : Laisse les filles. Stupéfiée, la France de l’ORTF n’allait jamais s’en remettre, tandis que se creusait un peu plus, en direct sous ses yeux, le fossé des générations. L’ancienne ¬ricanant (au mieux) ou se désolant, la nouvelle prenant la pose devant le miroir de l’armoire flanquée d’un solide manche à balai.
Car avant ¬Johnny (au diable Jean-Philippe), il n’y avait rien. Le rock hexagonal était synonyme de néant. Si quelques vagues «pionniers» inspirés par le bref exemple américain («Elvis fut perdu pour le rock du jour où il partit pour ¬l’armée», ironisera quelques années plus tard John Lennon) avaient bien commencé à percer (Gabriel Dalar via son adaptation de Fever ; Claude Piron, futur Danny Boy et futur poissonnier ; Danyel Gérard, «chanteur suffoquant» brisé par les obligations militaires…), aucun n’était réellement parvenu à s’imposer. Avec Hallyday, le doute n’est même pas permis. Ses premières scènes vont d’ailleurs provoquer l’ire des critiques. A l’Alhambra notamment où, invité pendant trois semaines à ¬assurer la première partie du jeune humoriste Raymond Devos, il est à l’origine d’une nouvelle bataille d’Hernani, opposant les occupants (nantis) des fauteuils d’orchestre aux trublions (fauchés) du balcon, constitués en majeure partie des amis du square de la Trinité. Parmi les plus féroces détracteurs du nouveau venu, Henri Salvador, responsable pourtant de quelques savoureux rocks parodiques (cosignés Boris Vian) sous le pseudonyme d’Henry Cording. Parmi ses soutiens : Hugues Aufray ou Yves Montand. Et Devos surtout, qui menacera d’interrompre son spectacle si, comme il en est question un ¬moment, Johnny se voit débarqué.
Changement de répertoire
Rien ne peut plus freiner désormais l’extension du phénomène Hallyday. Tête de pont d’un nouveau mouvement musical (mais aussi social) qui va traverser l’Hexagone, ¬Johnny enchaîne en effet les performances publiques remarquées, après un passage pour le moins ¬controversé (la soirée va dégénérer en bagarre générale) à la Nuit du jazz de la salle Wagram, en décembre 1960. Deux mois plus tard, nouveaux incidents, au Palais des sports cette fois, où Johnny partage l’affiche avec les Chaussettes noires, Frankie Jordan, l’Américain Bobby Rydell et l’Italien Little Tony. -Conséquence : la province panique et de nombreuses municipalités préviennent qu’elles refuseront de programmer ¬celui en qui certains chroniqueurs (François Mauriac notamment) voient une émanation du Malin. Le 19 septembre, pourtant, Johnny Hallyday ¬effectue ses débuts à l’Olympia, à l’instigation de l’un de ses admirateurs de la ¬première heure, Bruno Coquatrix.
En seize mois, le gamin gentiment raillé par Line Renaud, sa marraine, s’est métamorphosé. Pris en mains par un cador du business, l’impresario Johnny Stark (futur manager de Mireille Mathieu) et, sur le plan artistique, par le mari de sa cousine, le chorégraphe et danseur américain Lee Hallyday, Johnny a changé simultanément de label phonographique (Philips au détriment de Vogue), de look (la chemise en dentelles a été remplacée par un smoking), et surtout de répertoire : les ineptes Kili Watch et autre Itsy Bitsy Petit Bikini ayant cédé la place à des chansons signées Charles Aznavour et Georges Garvarentz, dont le célèbre Retiens la nuit, extrait du film à sketchs les Parisiennes dans lequel l’acteur débutant Johnny, rose et frais, donne la réplique à Catherine ¬Deneuve, fraîche et rose.
Idole des jeunes
L’année 1961 est aussi celle du twist. Comme tous ses confrères rockeurs en herbe (ceux qu’on appellera bientôt «yéyés»), Johnny sacrifie à la dernière danse importée des Etats-Unis. C’est pour lui la première manifestation d’un étrange syndrome musical qui le suivra toute sa carrière, poussant à exploiter systématiquement tous les nouveaux genres à la mode. Les meilleurs comme les pires.
A l’automne 1962, son deuxième Olympia n’en est pas moins un triomphe. Sur la scène du music-hall du boulevard des Capucines, Johnny interprète la chanson qu’il vient tout juste d’enregistrer, l’Idole des jeunes (adaptation d’un tube de Ricky Nelson), qui va lui valoir un surnom qui ne le quittera plus. Et surtout, il transforme la Bagarre (Trouble d’Elvis Presley) en un furieux ballet, qui le voit se débarrasser en quelques coups de tatanes bien placés de trois vauriens tout droit sortis d’un West Side Story à la française. C’est la première manifestation de cet aspect showman du personnage, qui constituera désormais le point d’orgue de tous ses spectacles à venir, jusqu’à basculer parfois dans la démesure.

Photo Henri Bureau. Corbis. Getty.
L’année 1962 est d’ailleurs charnière dans la carrière et la vie de Johnny Hallyday. Il a enfin découvert l’Amérique, où il a enregistré (à Nashville) son premier disque en anglais, et rencontré sur la scène de l’Olympia, le même soir, Sylvie Vartan et Vince Taylor. La première «ouvre» pour le second. En attendant les fiançailles prochaines, ce qui fascine surtout Johnny ce jour-là, c’est la double grosse caisse utilisée par Bobbie Clarke, le batteur des Playboys, l’orchestre de Taylor, «l’Archange noir du rock». A l’époque, ¬Johnny est accompagné par les Golden Stars, un quintette dont le pianiste est un jazzman réputé, Marc Hemmeler. C’est lui qui fera connaître au jeune chanteur plusieurs géants du jazz comme, par exemple, Ray Charles ou Erroll Garner, et c’est lui toujours qui l’initiera à ces premiers vices communs que sont la consommation de tabac et d’alcool. «Je lui ai appris à boire, à faire durer les verres afin de ne pas tomber tout de suite, expliquera ainsi Hemmeler, et à fumer des ¬Gitanes sans tousser dès la première bouffée.» Présent à l’Olympia lors du concert de Vince Taylor, Hemmeler n’a pas manqué de remarquer l’intérêt que porte Johnny à l’attirail de Bobbie Clarke : «J’en ai tout de suite parlé notre batteur, Louis Belloni, en lui conseillant de doubler lui aussi sa grosse caisse. Il m’a ri au nez. Quelques mois plus tard, il était remplacé par… Bobbie Clarke.»
En 1963, Johnny Hallyday fête son vingtième anniversaire place de la Nation, en compagnie de 150 000 invités. C’est le magazine Salut les copains qui a organisé ce raout gratuit. Du côté des auto¬rités politiques, policières et bien pensantes, c’est l’alerte rouge. La jeunesse est dans la rue et ce n’est pas encore devenu une fâcheuse habitude. Dans la presse, Philippe Bouvard, qui joue déjà les grosses têtes, pose ainsi cette question ahurissante : «Quelle différence entre le twist de Vincennes et les discours d’Hitler au Reichstag, si ce n’est un certain parti pris de musicalité ?» Quant au président de la Répub¬lique, Charles de Gaulle, il affirme que si la jeunesse a tant d’énergie à revendre, il conviendrait peut-être de lui faire construire des routes. Il n’a pas tout à fait tort, cela dit, puisque cinq ans plus tard, à défaut de routes, ce sont des barricades que la jeunesse va lui édifier.
Menace du rock british
Johnny, pendant ce temps-là, apprend l’équitation. Il doit tourner en Camargue un navet à la Presley, D’où viens-tu Johnny ? dont la vedette féminine est Sylvie Vartan, sa fiancée et bientôt épouse (le 12 avril 1965). Il prépare aussi un nouveau spectacle. «C’est à cette époque, aimait-il raconter, qu’un jour quatre Anglais ont débarqué d’un minibus garé devant l’Olympia. Ils arrivaient de Hambourg, ayant entendu dire que je cherchais des musiciens. Mais entre-temps, j’avais déjà engagé un nouvel orchestre. “Tant pis”, ont-ils dit avant de reprendre la route. Ils s’appelaient les Beatles.»
Le «nouvel orchestre» en question n’est autre que Joey and the Showmen : trois anciens membres des Golden Stars (dont Marc Hemmeler toujours), plus Bobbie Clarke, plus le guitariste américain Joey Greco escorté de son ami bassiste Ralph Di Pietro. De l’avis de tous les spécialistes, c’était le meilleur groupe jamais rassemblé par Hallyday. En compagnie de Joey and the Showmen, il va enregistrer quelques-uns de ses meilleurs disques (Olympia 64 ; les Rocks les plus ter¬ribles…) avant de partir pour ¬Offenbourg, à l’armée. C’est ainsi, en «ami bidasse», qu’il reparaît sur la pochette d’un super-45-tours appelé à devenir l’une de ses meilleures ventes de disques (comportant le ¬titre le Pénitencier). Adaptation ¬signée Hugues Aufray et Vline Buggy d’un thème traditionnel du folklore américain qui allait faire, sensiblement à la même époque, la fortune d’un groupe de blues de Newcastle, The Animals.
Car la menace du rock britannique se fait de plus en plus forte. Du côté des Etats-Unis c’est la décrépitude. Eddie Cochran et Buddy Holly sont morts, Gene Vincent est infirme et moribond, Chuck Berry et Jerry Lee Lewis ont des problèmes judi-ciaires, Pat Boone a dénaturé le ¬répertoire de Little Richard et Elvis Presley est sous perfusion. Pendant ce temps-là, dans les îles britan¬niques, le cheveu pousse et le blues s’éclaircit. Il est bel et bien terminé le temps du madison, du surf et du hully gully. L’ex-sergent Smet, redevenu Johnny, se cherche alors, entre adaptations des Beatles (Je l’aime ; Je veux te graver dans ma vie) et traductions d’Otis Redding (Du respect), de Bob Dylan (Maintenant ou jamais) ou d’Ike et Tina Turner (Je crois qu’il me rend fou).
Guerre avec Antoine
On pense même que comme beaucoup d’autres chanteurs avant lui, il va payer ses longs mois de ¬caserne, quand il est pris directement à partie par les tenants d’un nouveau genre musical contestataire se réclamant du mouvement beatnik, et dont le chef de file (et unique représentant français) se prénomme Antoine : il propose ni plus ni moins, dans sa chanson emblématique, les Elucubrations, de mettre «Johnny Hallyday en cage à Médrano». L’intéressé réagit très mal à cette phrase, d’autant qu’il a compris la menace réelle que fait peser sur lui son désormais rival, à un moment où, grâce à Dylan notamment, la musique n’hésite pas à aborder des problèmes de société. A côté des phénomènes traités par Antoine et les siens (guerre, contraception, sexualité…), le répertoire de Johnny paraît soudain bien ¬désuet.
Pour la première fois depuis le début de sa carrière, ce dernier se retrouve en difficulté. Il réplique néanmoins en enregistrant le réactionnaire Cheveux longs et Idées courtes. C’est la guerre entre les partisans des deux chanteurs. En août 1966, un concert d’Antoine au théâtre de Verdure de Nice est interrompu par l’intervention (jets de bombes lacrymogènes) d’un commando «hallydaysque». Vingt ans après les faits, ¬Johnny n’avait toujours pas pardonné à son adversaire, curieusement reconverti navigateur exo¬tique, désignant systématiquement celui-ci sous le terme imagé de «poubelle flottante».
La fin des années 60 va être de plus en plus pénible pour Johnny Hallyday, comme elle l’aura été pour ses comparses de la sainte trilogie du rock franchouillard, Eddy Mitchell et Dick Rivers, tous engagés dans une sérieuse traversée du désert. Mais, à l’inverse de ces derniers, il bénéficie d’un noyau de fans indéfectibles. Qui ne sont pas forcément toujours bien avisés (au point de siffler The Jimi Hendrix Experience, première partie de leur idole, en octobre 1966 à l’Olympia), mais prêts à le suivre aveuglément quoi qu’il fasse : qu’il se convertisse subitement au mouvement hippie, qu’il la joue motard, messie, voyou, pistolero spaghetti, travesti, héros de bédé ou de tragédie shakespearienne (on ira même jusqu’à étudier son Hamlet dans certains établissements du secondaire).
Intouchable en France
Artiste parvenu à maturité, mais classé chez les disquaires dans les bacs «variétés» (le rock a disparu d’ailleurs, on ne parle plus que de pop music), ¬Johnny s’accommode alors assez bien de l’étrange dualité de sa carrière. Phonographique d’un côté, avec des disques souvent insipides, articulés autour d’un ou deux tubes potentiels (Oh ma jolie Sarah ; Que je t’aime ; Ma Gueule ; Toute la musique que j’aime, ¬Gabrielle…). Scénique de l’autre, avec des shows de plus en plus spectaculaires et performants. L’idole des jeunes s’est métamorphosée en bête de scène accomplie, tour à tour boxeur, «blueseux» symphonique, Mad Max tricolore, Conan le barbare, ange aux yeux de laser, Son of Anarchy… A tel point que l’on ne comprend pas très bien, outre-Atlantique, ce qui le retient de partir à la conquête des Etats-Unis, pays friand de ce genre de barnums ¬ pyrotechniques.
Shelby Singleton Jr., en particulier, producteur (en 1962) de son premier album en anglais ¬(Johnny en enregistrera un second, Rough Town, en 1994) et qui a relancé, à Nashville, le label Sun de Sam Phillips, le verrait bien entamer une carrière américaine. Dans ce but, il bricole même des bandes sur lesquelles on entend Johnny chanter en duo avec Elvis Presley. Vérification faite, il ne s’agit pas du «King» mais d’un imitateur masqué, Jimmy Ellis, alias «Orion», chanteur assassiné en décembre 1988 en Alabama, pendant un vol à main armée. Johnny ne connaîtra donc pas le succès international. Sinon sur le plan anecdotique (plages chantées en allemand avec les Rattles, singles gravés en italien, en espagnol, en japonais…). Il ne s’en soucie guère.
En France, dans le monde du show-biz, il fait figure d’institution. Eu égard à sa longévité mais aussi, et surtout, à ses dons de caméléon. Et dès lors qu’il est placé derrière un micro, il supporte mal de ne pas rester le patron. Menacé, le gentil patriarche redevient soudain jeune lion. Ils vont être ainsi nombreux à se faire laminer publiquement : Carmel, Pascal Obispo, ¬Patrick Bruel, Lara Fabian et même Florent Pagny.

Johnny Hallyday au Palais des Sports en 1969. (AFP)

Mais qu’espéraient-ils à vouloir se frotter à l’un de ces (rares) vocalistes dont on prétend qu’ils pourraient chanter le bottin (avec Johnny, d’ailleurs, on en a été souvent pas très loin)? Un type qui, en d’autres temps a fait jeu égal, à Nashville, avec Tony Joe White, Carl Perkins, The Stray Cats, Don Everly et ¬Emmylou Harris. Juste avant que Michel Berger, Jean-Jacques Goldman, Etienne Roda-Gil lui concoctent successivement des albums sur mesure (les derniers vraiment no¬tables) et qu’il investisse des lieux de spectacles aux capacités de plus en plus démesurées (Parc des princes, Stade de France, Champs-de-Mars…), au moment précis où, ironie du sort, son chant devenait vocifération. Johnny Hallyday aura même réussi l’exploit, demeuré, à ce jour ¬unique en France, d’entraîner, en 1966, 5 000 fans à 10 000 kilomètres de Paris, à Las Vegas (la ville où il est paradoxalement moins connu que son ex-épouse Sylvie Vartan – ils ont divorcé en novembre 1980), afin d’assister (en jetlag) à ce qui restera sans doute comme le pire de ses concerts.
Alternant sans discontinuer le grotesque et le sublime, Johnny aura toujours été un personnage excessif. Ses ratages se révélant aussi exemplaires que ses réussites, sur le plan humain comme sur le plan ¬artistique. Mais quand il choisit de s’engager, il ne le fait pas à moitié. Et ce, pas forcément dans un secteur où on l’attendrait. Ainsi en 2002, malgré ses deux hanches en plas¬tique, décide-t-il décide de participer au rallye Paris-Dakar en compagnie d’un ancien vainqueur de l’épreuve, René Metge. Pendant quinze jours, il va en baver comme jamais, mais, crevé, vidé, décomposé, il sera ¬présent à l’arrivée.
Drame médical
Entre novembre et décembre 2009, en plein «Tour ¬¬66» tournée 66, annoncé comme le der des der après 50cinquante ans de carrière sur scène, c’est la tragédie  : une opération d’une hernie discale, faite à Paris par le docteur Delajoux, qui va se transformer en drame national. Après avoir pris l’avion pour Los Angeles, le chanteur, 66 ans, qui a pris l’avion pour Los Angeles, est placé en coma artificiel pendant une semaine, puis réopéré au centre médical Cedar Sinaï Hospital par le docteur Hunt. «J’ai frôlé et côtoyé la mort», écrira-t-il plus tard dans un document envoyé au tribunal et réclamant une expertise.
A priori à terre, il se relève une nouvelle fois et se livre à un come-back inespéré. Johnny reprend puissance 10 000 –  «comme si je devais mourir demain», chantait-il en 1972  – et enchaîne depuis sa rééducation début 2010. D’abord, il se débarrasse de celui qui était son producteur depuis dix-neuf ans, Jean-Claude Camus, qu’on n’a guère vu à son chevet (ce que ne lui pardonnera pas David, le fils). ¬Johnny est resté vivant mais il a de gros problèmes d’argent, dus à l’annulation de sa tournée, pour laquelle il avait touché une substantielle avance, et pense régler ça en choisissant Gilbert Coullier, producteur de stars internationales. Et c’est parti pour une incroyable frénésie d’albums et de tournées.
D’abord, Jamais seul, en collaboration avec Matthieu Chedid (album sorti en mars 2011). Suivi de l’Attente (2012), du pur Miossec, plus facilement adaptable pour Johnny que du Chedid. Puis la mégatournée 2012-2013, en France, à l’étranger, (Tel-Aviv, Londres, etc.) avec des concerts d’une énergie parfois ¬effrayante. Et encore ses 70 ans à Bercy en 2013, avec le «Born Rocker Tour». La même année que paraît l’étrange ¬livre Dans mes yeux, écrit par Amanda Sthers, dans lequel il balance sans balancer, se confie sans se confier, charogne sans charogner. En 2013 toujours, comme pour oublier son âge, il tourne avec Claude Lelouch Salaud, on t’aime, entre Sandrine Bonnaire, Eddy ¬Mitchell et Irène Jacob.
Jusqu’au n’importe quoi
En 2014, il est aux Etats-Unis, en tournée, et se produit aussi à Bercy avec Jacques Dutronc et Eddy Mitchell (les Vieilles Canailles, que la tendresse nous empêchera ici de dégommer). Ah oui, la tour Eiffel aussi, en 2011, avant la tournée de fin d’année… dans ce tourbillon un peu hystéro, on l’avait oubliée. Enfin, le 49e album studio, Rester vivant, sorti un vendredi 13 de 2015. Et le 50e, le dernier, De l’amour, avec l’ultime tournée, de l’été 2015 à l’été 2016. Ses plus grands titres, du grand Johnny, magnétisme et voix intacts, malgré cette espèce d’urgence à la fois jubilatoire et désespérée, transpercée comme toujours par l’idée de la mort.
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C’était sa recette magique  : cette force qui l’habitait. Une force déséquilibrée, qui le dominait souvent plus que lui-même ne la maîtrisait, le poussant fréquemment à sombrer dans le n’importe quoi. Le titre de son ¬autobiographie, Destroy, est d’ailleurs explicite, qui prouve qu’il n’était nullement dupe de cet état de fait. Et même qu’il s’en accommodait fort bien. Il suffisait d’évoquer devant lui les repentances et autres conversions diététiques d’un David Bowie ou d’un Mick Jagger pour qu’il réponde instantanément : «Mick Jagger ! Parlons-en justement. La dernière fois que j’ai dîné avec lui, il est tombé la tête la première dans son potage avant même qu’on ne débarrasse son couvert.» Qui croira en effet sérieusement que l’on sacrifie un demi-siècle à la cause du rock (ne serait-ce qu’à mi-temps), en mâchant du pilpil et en buvant du thé ? Johnny «Yoda» avait tellement chargé la mule qu’on en était quasiment arrivé à le croire immortel. Carburant indifféremment au Botox, à la DHEA, aux Gitanes et au Southern Comfort. Le 13 janvier 1981, un télex de l’AFP n’annonçait-il pas son décès foudroyant (cancer de la gorge) à l’hôpital de Bobigny ? Mis au parfum, le prétendu défunt en avait rigolé pendant deux bonnes années. Laps de temps nécessaire à la conception d’une nouvelle tournée, malicieusement intitulée «le Survivant». Cette fois, pourtant…
Serge LOUPIEN , Emmanuèle Peyret